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La vie des noir·es compte

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« Justice pour Adama ! I can’t breathe ! Pas de justice pas de paix ! Justice pour Georges Floyd ! Black Lives Matter ! » Ils et elles étaient des dizaines de milliers à hurler à pleine voix, à tenir bras tendu leurs pancartes, à imposer leurs paroles, leurs visages, leurs mots aux politiques et aux médias français.

Et puis à chanter aussi, comme Camélia Jordana, dont la voix s’élève dans le ciel en anglais, pour faire écho à la révolte de l’autre côté de l’océan : « Je baisse la tête parce que j’ai tellement peur / Mais nous n’avons pas à faire profil bas / Aujourd’hui mon cœur est aussi noir que ma peau / J’en serai toujours fière ! »

Quelques jours auparavant, elle racontait la même peur en heure de grande écoute, dénonçant le racisme endémique dans la police française, parlant de « ces hommes et ces femmes …qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau ». Elle se fera alors violemment attaquer par les principaux médias et la majorité de la classe politique, à commencer par le ministre de l’Intérieur, M. Castaner.

Mais cela ne se dit pas en France. Alors que la presse nationale peut titrer que « le racisme est endémique dans la police américaine » sans susciter de réaction, il ne faudrait surtout pas comparer les deux situations.

Quand un policier reproduit quelques jours plus tard le geste qui a tué Georges Floyd, dans le quartier Fougères à Paris, en écrasant le cou d’un homme à terre sous son genou, médias et responsables politiques évitent soigneusement toute comparaison : « c’est tellement pire aux États-Unis », « ils sont tellement racistes là-bas », « ce n’est pas comme en France ».

« ils sont tellement racistes là-bas », « ce n’est pas comme en France »
La critique du soi-disant modèle multiculturel américain et du racisme endémique qui y a cours sert souvent de paratonnerre pour relativiser le racisme en France et les limites du « modèle français ». Du coup, les porte-paroles médiatiques et gouvernementaux ne supportent pas qu’Assa Traoré déclare que « la mort de George Floyd vient se calquer sur la mort d’Adama Traoré ».

Le printemps républicain est plus malin, convoquant l’universalisme républicain français pour empêcher toute critique de la situation : « ces événements dramatiques montrent aussi combien l’histoire et le modèle américains sont différents des nôtres. Même s’il y a du racisme en France, il n’a pas la dimension structurante qu’il a aux États-Unis. Ceux qui cherchent à établir des comparaisons infondées jouent un jeu dangereux, celui de la guerre identitaire. Leur cible, c’est l’universalisme républicain qui, justement, nous protège de cette guerre. »

Face à cela, mieux vaut consulter la lettre ouverte publiée par une dizaine d’associations et de syndicats, dont Human Rights Watch et l’UNEF qui ont dénoncé mercredi 13 mai des contrôles et des verbalisations « discriminatoires » de la part des forces de l’ordre dans le cadre du confinement. Les signataires dénoncent des « comportements racistes de la part de policiers » des « contrôles abusifs et discriminatoires » et constatent que la police française a verbalisé trois fois plus en Seine-Saint-Denis par rapport à la moyenne des départements pendant le confinement. Pendant ces 2 mois, on a vu se multiplier les délits de « réitération de violation du confinement » avec des peines allant jusqu’à 6 mois d’emprisonnement et 3 750 euros d’amendes.

Le problème des violences policières s’est retrouvé aggravé par la période de confinement et la loi d’urgence sanitaire
Ce sont en très grande majorité des habitant·es des quartiers populaires, le plus souvent racisé·es qui sont ciblé·es par les contrôles et les interventions policières. Et lorsque ces derniers se concluent par des morts, les victimes sont prénommées Zyed Benna et Bouna Traoré, Lamine Dieng, Ali Ziri, Adama Traoré. Et quand les vidéos de violences policières se multiplient, des propositions de loi visant « à interdire la diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, de l’image des fonctionnaires de la police nationale, de militaires, de policiers municipaux ou d’agents des douanes » sont déposées.

Au regard du droit effectivement, « la règle » veut que les contrôles d’identité, encadrés par l’article 78-2 du code de procédure pénale, soient motivés par un « comportement qui éveillerait la suspicion ». Il n’y a donc rien à dire. D’ailleurs Macron nous l’interdit : « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » Mais alors, comment comprendre la surreprésentation des populations racisées parmi les personnes contrôlées et victimes de violences policières ?

Le défenseur des droits dans un rapport en 2016 indique par exemple que les jeunes hommes « perçus comme noirs ou arabes » ont « une probabilité 20 fois plus élevée que les autres d’être contrôlés ». Quand les injures racistes, les contrôles au faciès, les violences racistes et les morts se répètent, c’est que le racisme dans la police n’est pas que la somme d’attitudes et d’actes racistes pris isolément qui seraient le fruit de dispositions à l’intolérance purement individuelles de certain·es policier·es mais qu’il est au cœur de l’institution elle-même. Ce n’est pas le ver dans le fruit qui pourrit le fruit, mais le fruit qui pourrit le ver !

Le défenseur des droits, dans une décision du 12 mai, précise parfaitement le sens à donner au racisme systémique en dénonçant « des contrôles discriminatoires et abusifs s’accompagnant de propos racistes, d’agressions physiques et de transferts injustifiés au commissariat » à l’encontre de jeunes du 12ème arrondissement entre 2013 et 2015. Pour lui la discrimination est définie comme systémique « lorsqu’elle relève d’un système, c’est-à-dire d’un ordre établi provenant de pratiques, volontaires ou non », « conscientes et inconscientes, directes et indirectes ».

M. Slim Ben Achour, l’avocat du collectif de jeune souligne à juste titre qu’ « une telle décision est fondamentale et historique. C’est la première fois qu’une instance étatique comme le Défenseur des droits reconnaît un système discriminatoire, et cela au sein de la police ». Mais il précise que l’État reste enfermé dans une position de déni, réfutant toute discrimination et évitant soigneusement là encore « d’aborder la notion de système ».

Face à l’évidence des faits et aux nombreuses condamnations de la France par différentes instances internationales, les gouvernements et les principaux médias opposent le mur du déni. M Castaner a ainsi violemment pris à partie Camélia Jordana, jugeant ses propos « mensongers et honteux qui alimentent la haine et la violence ».

Comment brise-t-on ce mur du déni ? En recensant et en montrant les faits. Oui, il y a un problème de racisme systémique dans la police en France, similaire à celui qu’étrille volontiers la presse française dans le cas étasunien, lorsqu’un homme noir de plus perd la vie.

Faire admettre l’évidence à l’État, aux gouvernements, aux médias, à l’ensemble de la classe politique est d’une importance vitale : reconnaître un problème implique d’en rechercher les solutions.

Comment déconstruire les dynamiques racistes au sein de la police ? Comment faire en sorte que les millions de personnes inquiètes en contact avec la police n’en aient plus peur ?

Il faut mettre fin à l’impunité policière qui banalise des pratiques scandaleuses. Le port de l’uniforme républicain et de l’insigne ne constitue pas une circonstance atténuante, mais implique au contraire une exigence de probité et de rectitude supplémentaire.

Comme le précise l’article 12 de la Déclaration des droits de l’Homme, la force publique policière est instituée « pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ».

Mais comment faire pour que cela change ?
En introduisant le récépissé de contrôle d’identité, en interdisant certaines méthodes d’immobilisation létales comme le plaquage ventral ou le pliage qui sont responsables de la mort par asphyxie, en démilitarisant les équipements des forces de sécurité (interdiction des LBD, des grenades GLI-F4), en limitant le recours aux drones et à la surveillance numérique mais aussi en protégeant les droits des personnes filmant les contrôles policiers, ainsi qu’en formant les policier·es pour déconstruire les préjugés et les habitudes. Sans ces vidéos, les gens n’ont aucun moyen de contester la parole des policier·es sur les circonstances d’une intervention policière. Amal Bentounsi l’a bien compris en créant l’application UVP (Urgence Violences Policières) qui permet de sauvegarder à distance les images filmées par un téléphone portable.

La suppression de l’IGPN (l’inspection générale de la police) s’impose aussi, alors qu’elle représente aujourd’hui un super syndicat de la police qui la couvre systématiquement. L’ONG l’ACAT ou la CEDH (Convention Européenne des Droits de l’Homme) prônent son remplacement par un organisme indépendant de contrôle.

Pour imposer ces changements, il faut poursuivre la dynamique enclenchée par le Comité Adama avec cette mobilisation du 2 juin. « Le peuple est sorti » nous dit Assa Traoré. Soyons encore plus nombreuses et nombreux pour desserrer l’étau de la répression policière et du racisme systémique qui écrase et divise nos luttes.

Le « Je n’arrive plus à respirer » d’Adama Traoré doit raisonner ici comme le « I can’t breathe » de Georges Floyd là-bas. Avec la même force, avec la même rage, avec la même détermination.

Qu’ils reposent en paix ! Let them breathe !

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