Début Economie Continuité pédagogique : La grande Illusion

Continuité pédagogique : La grande Illusion

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Le 12 mars dernier, le Président de la République Emmanuel Macron annonçait la fermeture de l’ensemble des établissements scolaires et d’enseignement supérieur jusqu’à « nouvel ordre ». Le lendemain, le ministre de l’Éducation Nationale s’empressait d’annoncer le maintien d’une « continuité pédagogique » assurant que l’objectif était qu’« aucun retard ne se réalise ».

Il semble que comme dans de nombreux autres domaines la communication prime sur la réalité concrète. Depuis sa mise en place, cette « continuité pédagogique » à laquelle s’efforcent de répondre les enseignant·es ne fait que révéler l’absurdité de l’acharnement du ministre à suivre un calendrier scolaire et universitaire coûte que coûte, alors que le pays traverse l’une de ses plus importantes crises.

Des outils inadaptés

Les élèves, les étudiant·es et les enseignant·es du secondaire et du supérieur doivent utiliser « l’ENT », l’espace numérique de travail. Celui-ci ne supporte toutefois pas un nombre trop important de connexions simultanées et ses faiblesses se révèlent de jour en jour. Cela contraint les enseignant·es à mettre en place des outils alternatifs : boucles WhatsApp, boucles mails, pages Facebook, sans aucune garantie sur la sécurité et la confidentialité des échanges. En outre, les enseignant·es se retrouvent submergé·es de messages d’élèves légitimement inquiet·es de la situation actuelle et confrontés à d’innombrables problèmes.

Par ailleurs, utiliser l’« ENT » est loin d’être une évidence pour nombre d’enseignant·es qui n’y ont jamais été formés pour la plupart. Ce système de bouts de ficelle désavantage en premier lieu les élèves et étudiant·es qui ne disposent pas du matériel informatique nécessaire, ou que les parents ne sont pas capables d’encadrer ou de suivre à domicile.

Le sociologue Pierre Mercklé a réalisé une enquête au début du confinement qui nous permet d’estimer un peu l’efficacité de ces moyens de communication en posant un questionnaire sur le Moodle : « seulement 92 des 334 étudiant·es de sociologie ont pu répondre à l’enquête, soit 28% d’entre eux ». Il note par ailleurs que 25% des étudiant·es ne s’étaient même jamais connectés sur cet espace depuis le début du semestre. » Il semble donc bien qu’en dépit de toute la bonne volonté des enseignant·es la continuité pédagogique ne puisse être qu’un artifice.

Enfin, en plus de la difficulté de connexion, les étudiant·es et les enseignant·es n’ont pas accès aux bibliothèques, qui permettent habituellement de pallier en partie du moins la fracture numérique.

Pour répondre à cette inégalité numérique, l’Éducation Nationale demande aux directeurs et directrices d’école d’organiser des rendez-vous pour leur transmettre des dossiers papiers. L’organisation de ces rendez-vous en période de confinement et de travail à distance relève évidemment de l’impossible. Des directeur·ices d’écoles sont ainsi contraints d’appeler les parents d’élèves un à un, et de leur dicter par téléphone l’attestation spécifique pour qu’ils puissent se déplacer à l’école. Surréaliste.

Des différences sociales renforcées

Si nous ne sommes pas toutes et tous égaux face à l’enseignement en temps normal, nous le sommes encore moins lorsque nous devons chacune et chacun travailler depuis chez nous. Non, tou·tes les enseignant·es ne maîtrisent pas la dématérialisation du travail et ne sont pas en capacité technique ou personnelle, notamment du fait de la charge d’enfants, d’assumer l’ensemble de leur cours par ces biais-là. Par ailleurs ils et elles doivent utiliser leur matériel informatique personnel, qui est souvent celui du foyer tout entier et entre en concurrence avec les autres besoins.

De la même manière, tou·tes les élèves et étudiant·es ne disposent pas d’un accès personnel à un ordinateur. La fracture numérique ne se résume pas à un slogan, elle se matérialise concrètement.

Au-delà de l’accès différencié à des moyens informatiques, comment ne pas prendre en compte l’environnement radicalement différent des élèves ? On ne produit pas la même qualité et quantité de travail lorsqu’on habite dans un HLM trop petit pour une famille avec enfants que dans une grande maison de campagne. Dans de nombreux cas, les élèves et étudiant·es doivent aussi souvent participer à la garde de petits frères et sœurs et assister leurs grands-parents pendant que leurs parents travaillent.

Les conditions d’études sont d’autant plus précaires que le logement des étudiant·es est déjà en temps normal une problématique majeure. Nombre d’étudiant·es sont ainsi confiné·es dans des espaces particulièrement réduits. Rappelons qu’une grande partie des chambres CROUS mesurent entre 9 et 15 m², et des milliers d’étudiant·es sont aujourd’hui isolé·es dans ces espaces exigus, dans lesquels une bonne connexion internet n’est de surcroît pas toujours garantie.

Nombre d’étudiant·es, dont certains ont perdu leurs faibles revenus personnels, sont aujourd’hui en grande détresse. En témoigne la forte augmentation des recours aux services sociaux des CROUS et universités, souvent débordés, voire dépassés par la situation.

L’étude citée précédemment semble montrer que parmi les étudiant·es en sociologie à Grenoble en capacité de suivre techniquement les cours, près de la moitié se définissent comme étant dans des conditions « matérielles, intellectuelles, économiques et sociales » qui ne leur permettent pas de suivre correctement les cours.

Plutôt que de maintenir la pression : planifions, concertons pour la sortie de crise.

Cette situation de confinement rend particulièrement compliquée toute véritable « continuité pédagogique » et s’y accrocher risque de n’avoir qu’un seul effet : continuer à creuser les inégalités sociales entre les élèves et les étudiant·es.

Plus ridicule encore, comme l’évoque un article des Échos, les directeur·ices d’écoles reçoivent des tableaux Excel avec des séries d’items à remplir, dont le nombre de nouveaux apprentissages réalisés par semaine, le nombre de vidéos envoyées, le nombre de copies corrigées, de travaux restitués. La « productivité » des enseignant·es et des élèves dans un contexte de crise sanitaire majeure, et dans des conditions matérielles souvent précaires, est-elle réellement une priorité ? Alors que tout le pays vit une période particulièrement difficile où les familles sont mises à rude épreuve, où les cas de violences, de stress et de problèmes psychologiques risquent de s’accroître, faut-il en ce moment augmenter la pression sur les enseignant·es et les élèves pour leur demander d’atteindre des objectifs inatteignables ?

Plutôt que de s’acharner sur une « continuité pédagogique » qui n’a de continuité et de pédagogique que le nom, ne faudrait-il pas plutôt préparer et planifier avec sérénité et en concertation la fin de l’année universitaire et scolaire ? Qu’en sera-t-il du passage du Baccalauréat, du fonctionnement de Parcoursup, des modalités d’entrée dans l’enseignement supérieur, des différents concours qui doivent se tenir, de l’inscription en master ?

Pour le baccalauréat, Jean-Michel Blanquer a annoncé qu’il se tiendrait entièrement au contrôle continue. Annonce réalisée sans prendre le temps de consulter les organisations lycéennes qui sont particulièrement réticente à la mise en place d’un contrôle continu exclusif, qui a pour principal effet de supprimer toute valeur nationale au diplôme et donc de donner au diplôme la valeur supposée de l’établissement de provenance de l’élève.

Que vaudra alors le BAC 2020 ? Rappelons que le Baccalauréat est le premier diplôme de grade universitaire et qu’il ouvre des droits. Plutôt que de s’acharner à communiquer toujours plus vite, toujours plus fort sur la « continuité pédagogique », il serait temps que ce gouvernement réalise la réalité concrète des élèves, étudiant·es et personnels enseignants, puis organise avec eux et leurs syndicats des modalités d’examen qui prennent véritablement en considération la situation engendrée par la fermeture des établissements et par le confinement.

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