Début Economie Aurélien Barrau répond à Macron : « On ne combat pas une crise planétaire par des mesures d’ajustement »

Aurélien Barrau répond à Macron : « On ne combat pas une crise planétaire par des mesures d’ajustement »

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TRIBUNE – L’astrophysicien Aurélien Barrau, à l’origine de l’appel des 200 personnalités pour sauver la planète, répond au discours d’Emmanuel Macron sur la transition écologique. Il note des points positifs et des avancées, mais s’inquiète de « manques essentiels » dans ses propositions.

Aider ceux qui ont des fins de mois difficiles tout en maintenant le cap des réformes écologiques. Le discours d’Emmanuel Macron mardi était sur le fil du rasoir. A-t-il convaincu les Gilets jaunes? Pas sûr. Et les écologistes? Pas tout à fait non plus. Aurélien Barrau est astrophysicien et prend depuis plusieurs semaines position dans les médias pour faire prendre conscience au grand public de la crise climatique à venir et des profonds changements qu’elle implique. Il est notamment à l’origine de l’appel des 200 personnalités pour sauver la planète. Pour le Journal du dimanche, il réagit aux annonces du Président.

La tribune d’Aurélien Barrau :

« Le chef de l’État semble prendre conscience de la gravité extrême de la situation écologique globale et c’est une bonne nouvelle. Cela suffira-t-il pour autant? De nombreux aspects, essentiels, ont été passés sous silence. Et surtout : les mots seront-ils suivis des faits? L’histoire récente appelle à la plus grande prudence et à la plus grande vigilance. Et quand bien même ce serait le cas, il n’est sans doute pas possible de faire face au drame actuel en tentant désespérément de sauvegarder un système mortifère et agonisant. Il faudra aller plus loin.

Nous sommes en danger vital, tout à la fois coupables et victimes d’un saccage planétaire sans précédent. Dans cet étrange suicide collectif, nous entraînons, de plus, beaucoup d’espèces et commettons finalement un « crime contre l’avenir ». La question de la vie sur Terre ne peut pas être secondaire : si ce combat est perdu, tous les autres le seront aussi.

Face à ce défi, le plus important de l’histoire de l’humanité, le plus grave et le plus global, le plus difficile aussi, il ne saurait être question de s’en tenir à des ajustements de détails.

Les premières victimes du désastre écologiques seront les plus démunis

Il est rassurant de noter que le président de la République annonce, si je l’ai bien compris, la nécessité d’une baisse de la consommation. C’est une évidence scientifique : une croissance exponentielle de l’utilisation des ressources dans un monde fini n’est pas tenable longtemps. Un système soumis à un tel régime ne peut que « crasher » rapidement. A moins d’inverser rapidement la tendance en cours, nous allons donc mener le système « Planète Terre » au crash. Ce n’est pas un détail.

Il est également heureux de noter que monsieur Macron évoque les 48.000 décès annuels, rien qu’en France, dus à la pollution. Ce chiffre affolant devrait susciter une réaction à sa démesure. Un véritable « état d’urgence environnemental ».

Enfin, la reconnaissance de ce que la transition écologique – si elle a effectivement lieu puisque pour le moment aucune action réelle n’a encore été entreprise – est génératrice d’emplois et, évidemment, convergente avec le progrès social est une bonne chose. De même que la volonté de développer des énergies non carbonées. Les premières victimes du désastre écologiques seront les plus démunis, comme noté par le chef de l’Etat, et cette préoccupation est donc tout sauf élitiste.

Je pense enfin – et je sais que ce sujet est très polémique – que le Président a raison de viser une sortie « lente » du nucléaire. S’en extraire immédiatement serait catastrophique et imposerait de recourir à des énergies terriblement plus néfastes au niveau climatique. Souhaiter y demeurer dans le long terme pourrait être irresponsable compte-tenu des dangers associés aux déchets.

Emmanuel Macron me semble donc avoir évoqué avec nuance et précision un certain nombre de points importants.

Il n’est pas possible de penser une situation écologiquement pérenne sans une meilleure répartition des richesses

Il ne saurait pourtant être question d’en demeurer à une satisfaction de façade. D’abord, il y a, je crois, des manques essentiels dans le discours du chef de l’Etat. Au niveau social, évidemment : il n’est pas possible de penser une situation écologiquement pérenne sans une meilleure répartition des richesses. Nous habitons un monde où huit personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale. Ce n’est pas tenable.

Et, pour en rester à l’aspect purement environnemental, il est très contrariant que l’expansionnisme débridé des territoires humainement impactés n’ait pas été mentionné. Nous ne pouvons plus continuer à envahir tout l’espace. Les autres vivants – avec lesquels nous sommes en interdépendance – n’ont plus de lieu pour vivre. C’est actuellement une cause majeure d’extinction des espèces.

Il est également étonnant et inquiétant que les très graves problèmes de pollutions liés, par exemple, à l’emploi du plastique (la mer de plastique dans l’océan pacifique fait actuellement 3 fois la taille de la France et sa masse augmente exponentiellement) n’aient pas été discutés.

Le dérèglement climatique est un problème immense mais il est loin d’être le seul. Les vivants sont, en ce moment même, en train de mourir sur Terre : les espèces disparaissent – la 6e extinction massive est en cours – et même au sein des espèces peu menacées, les populations s’effondrent. En quelques décennies nous avons éradiqué 60% des vertébrés de la planète et 80% des insectes en Europe. Et cela n’est pas (encore) dû au réchauffement climatique…

Il s’agit de conjurer la fin du monde. Les mots ne sont pas exagérés

Le risque de l’évolution esquissée par le Président, c’est peut-être avant tout celui d’une nouvelle tentative de sauvetage d’un système intrinsèquement incompatible avec la vie. On ne combat pas des bombes atomiques avec des épées de bois, on ne combat pas une crise d’ampleur planétaire par des mesures d’ajustement.

Il s’agit de conjurer la fin du monde. Les mots ne sont pas exagérés. Dépeuplée de la plupart des vivants, dévastée par la famine, dévisagée par la pollution, dépeuplée par les canicules, la Terre perdrait ce qui la rend unique et magnifique. Elle ne mériterait plus qu’on se batte pour elle. Le monde ne serait plus le monde. Face, donc, à cette fin du monde, il faut aller plus loin, plus vite et, surtout plus profondément que ce qui a été suggéré par le chef de l’Etat. Sans doute est-il souhaitable, comme le propose monsieur Macron, de favoriser les véhicules électriques qui seront – un peu – moins polluants. Mais on ne peut pas continuer exactement « comme avant ». On ne peut pas en rester là. On ne peut pas se contenter de changer superficiellement les accessoires et de ne pas interroger les enjeux et les objectifs.

Le défi est immense. Incommensurable à tout autre. C’est tout notre rapport à la « nature » qui doit être urgemment repensé. C’est cette mortelle velléité à nous extraire d’une nature dont nous sommes pourtant un élément parmi tant d’autres qui doit être mise sur la table. C’est un travail politique mais aussi éthique et philosophique. Bien-sûr, il faut décroitre suivant les indicateurs de l’ancien monde, c’est une question de survie. Mais il faut aussi trouver de nouveaux indicateurs qui montreront que cette décroissance peut aussi devenir un réenchantement très profond. Il n’est pas question de revenir à l’âge de pierre, mais au contraire d’inventer, enfin, un devenir radicalement autre qui s’extraie de la logique de domination et d’appropriation.

On ne s’entendra pas sur « le bon système ». Pour faire face au désastre écologique, chacun a son analyse sur les « racines du mal ». Et les analyses sont divergentes. Alors, pour une fois, attaquons-nous d’abord aux conséquences. Faisons-le. Agissons. Mettons en place les mesures qui seront recommandés par le Haut Conseil pour le climat créé par Emmanuel Macron – y compris quand elle seront orthogonales aux dogmes en vigueur –, et allons au-delà, car il le faudra, sans aucun doute. Nous verrons bien, a posteriori, quel système permettra de mener cette révolution. Choisissons la vie et les normes s’adapteront.

Le seul espoir face à la catastrophe en cours, c’est que, finalement, forcés d’inventer un autre rapport à la nature, du dedans, nous soyons aussi contraint d’inventer un autre rapport à nos semblables. Peut-être la nécessité écologique sera-t-elle finalement le salut social. Nous pouvons ici tout perdre. Mais aussi gagner ce qui semblait inaccessible. Les temps sont décisifs. »

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